Sebastian MUENSTER, Typus orbis universalis

   Parmi les différentes éditions de la Geographia de Ptolémée, celle de Sebastian Münster (1488-1552), professeur d'hébreu à l'Université de Bâle, mathématicien et géographe, contient le plus grand nombre de cartes "modernes" : 21 cartes. Cette édition a eu comme prototype celle de Strasbourg, 1513, réalisée par Martin Waldseemüller. La première partie de l'ouvrage contient 27 cartes ptolémaïques conçues et tracées selon les principes mathématiques exposés dans la Geographia. La deuxième partie renferme les 21 cartes "modernes", qui représentent la partie du globe inconnue de Ptolémée. Cette dernière série de cartes reflète le degré de développement des sciences géographique et cartographique dans le Sud de l'Allemagne dans la deuxième moitié du XVIème siècle.

    Le livre I de l'édition de 1540 contient les annotations mathématiques de Sebastian Münster. Les livres II à VII dressent les listes des noms modernes des localités. On y trouve, pour la première fois dans une édition de la Geographia, les coordonnées en degrés, minutes et secondes, un fait qui distingue l'édition de Münster des autres éditions et traductions précédentes de l'ouvrage de Ptolémée. Les cartes ptolémaïques et "moder nes" succèdent à la partie mathématique et nomenclatrice. L'Appendix geographica qui occupe la partie suivante a été conçu comme un manuel de géographie moderne. Il contient un glossaire de termes géographiques et des descriptions des continents et des pays. L'édition de Münster contient la traduction latine de la Geographia de Ptolémée faite par Willibald Pirckheimer (1470-1530), avec les corrections de Michel Servet, à partir du Codex Ptolémaïque, nommé d'après son copiste Ducas, et imprimé chez Henricus Petri (1508-1579).

    Dans cette édition de la Geographia, chacune des 48 cartes est imprimée en vis-à-vis sur les faces intérieures d'une feuille. Le recto de la première feuille contient un court texte descriptif. La technique d'impressi on des cartes est unique car, si les cartes elles-mêmes sont gravées sur bois, les noms géographiques et les légendes sont imprimés par la technique du stéréotype qui consiste à insérer les lettres métalliques dans des renforce ments coupés dans les blocs de bois. C'est un exemple typique de la technique d'impression des cartes généralement employée par les cartograp hes allemands pendant la première moitié du XVIe siècle.

    La carte moderne du monde, Typus orbis universalis, ici exposée, est de Sebastian Münster lui-même, il la place immédiatement avant la carte ancienne du monde selon la tradition ptolémaïque, la Typus orbis a Ptol descriptus. Le but de cette disposition est certainement de permettre au lecteur, de voir les différences entre les images du monde et de les comparer. La carte de Münster qui a une forme ovale, entourée de nuages et d'allégories en forme de têtes humaines représentant les vents, est tracée selon la projection elliptique, tandis que les autres cartes "modernes" sont réalisées sur une projection plane, sans graduation ni échelle. De plus, elles sont orientées dans n'importe quelle direction. Il est important de remarquer ici que cette édition de la Geographia fut le premier recueil à contenir des cartes séparées des quatre continents alors connus.

    Les sources auxquelles Münster a puisé pour la composition de sa carte du monde restent à définir car lui-même ne donne aucune indication à ce sujet. R.A. Skelton pense que Münster a dû, pour le tracé de l'Ancien Monde, avoir en sa possession une carte du monde d'origine espagnole datée entre 1525-1529, qui, très probablement, ressemblerait à la Carta Universel, 1529, de Diego Riberio (m. 1533).
    En ce qui concerne le Nord de l'Océan Atlantique et l'Amérique on peut affirmer que le matériel cartographique qui était à la disposition de Münster correspondait au portulan de 1527 de Vesconte de Kaggiolo (actif entre 1504 et 1549) et à la carte du monde de Hieronimo de Verrazzano (actif entre 1522 et 1529), qui à leur tour, s'inspiraient des voyages et des explorations de Giovanni de Verrazzano (ca 1485-1530) entre 1522 et 1524. L'influence de la carte de Hieronimo de Verrazzano se manifeste dans l'emploi par Münster des noms "Francisa", "Canada" et "Terra Florida".
    A l'archétype de Verrazzano, employé par Münster, on peut ajouter le globe terrestre de 1537 de Gemma Frisius (1508-1555). En plus la représentation de l'Océan Pacifique sur la carte de Münster reprend des données dérivées de la relation de Marco Polo (1254-1324) et du voyage de Magellan (1479-1521).

    Sur la carte, la Terra Florida et la Francisca sont presque séparées par une crevasse d'eau. Au Nord-Est de Francisca se trouve la Terra nova sive de Bacalhos qui consiste en une immense portion de terre qui se prolonge en direction de l'Est jusqu'à incorporer l'Islande et se lier à la Scandinavie. La partie appelée Islandia n'est en réalité que le prolongement de la péninsule Nord de l'Europe, tandis que ce qui représente réellement l'Islande est appelé ici de son ancien nom Thyle. Cette confusion sera répétée par Münster dans sa carte de 1545 dans laquelle la côte Ouest de l'Islande est en continuité avec Baccalaos. Il est très probable que le prolongement de la côte Nord de l'Europe, comme elle est représentée sur la carte de Münster, trouve son origine dans le globe de 1542 de Euphrosy nus Ulipus (m. 1552) qui à son tour a été influencé par l'Isolario, Venise, 1528, de Benedetto Bordone (1460-1531). Sur la surface d'eau qui sépare la Terra Florida de Francisca, Münster inscrit : "Per hoc fretum iter patet ad Molucas : Ce détroit conduit directement aux Moluques". Cette indication est basée sur le fait que ce qui est aujourd'hui la baie de Chesapeake a été considérée fautivement, selon la conception de Verrazzano, comme une partie de l'Océan Indien. L'allongement à l'Ouest de cette surface d'eau représente le détroit d'Anian qui est supposé se trouver entre l'Asie et l'Amérique et qui n'est en réalité qu'un mythe géographique. On peut remarquer ici que, bien que des voyages d'exploration et des expéditions de conquête aient eu lieu en Amérique durant les années 1530, ces informations ne se diffusaient que très lentement en Europe. A cause de ce manque d'informations sur la forme exacte de la côte Ouest de l'Amérique du Nord, à l'extrême Nord de la carte, sur le méridien 249° Est et entre les parallèles 54° Nord et 9° Sud, Münster la trace de façon tout à fait hypothétique. Sur cette partie du continent s'inscrit Temistitan ce qui désigne habituellement le Mexique. L'île de Calensuan, située entre les longitudes 200° et 240° Est et les parallèles 30° et 40° Sud, est supposée être le continent australien. Au Sud-Est de la carte, entre les longitudes 224° et 260° Est et entre les parallèles 40° et 50° Sud, est inscrit Mare pacificum : c'est la première fois sur une carte imprimée que cet océan est désigné par ce nom. Face à la côte Nord-Est de Francisca se trouve l'île de Corterati, elle représente l'actuelle Newfoundland. Représenter l'isthme qui joint Francisca à la Terra Florida, qui correspond à l'actuelle côte de la Nouvelle-Angleterre, comme Münster date peut-être de Verrazzano qui a voyagé en 1523-1524 jusqu'à Corterati pour le compte de François Ier (1494-1547). Le nom de "Francisca" qui est à l'origine de celui de Nouvelle-France, a été introduit pour la première fois par Verrazzano. Entre les parallèles 29° et 10° Nord et les méridiens 232° et 240° Est se trouve l'île de Zipagri, Japon, située beaucoup plus près de la côte ouest du continent américain que de l'Asie. Les Canaries, où passe le premier méridien, sont appelées de leur ancien nom d'Insulae fortunatae. Les deux nouveaux continents sont, sur la carte, séparés par l'Océan Atlantique, Oceanus Occidentalis : le continent septentrional est appelé Terra Florida et Francisca et le continent méridional est nommé America seu insula Brasilii : l'île atlantique qu'on appelle America où île du Brésil.

    L'édition de Münster de la Geographia de Ptolémée, Bâle, 1540 sera réimprimée en 1541, 1542, 1545, 1546, 1551 et 1552. A cause de l'absence d'une preuve décisive sur l'authenticité des éditions de 1541 et 1551, elles sont souvent omises dans l'historiographie de la tradition ptolémaïque. L'édition de 1542 reprend les mêmes 48 cartes que les deux éditions précédentes. Elles y sont reproduites à partir des mêmes blocs de bois, mais les descriptions des cartes ont été remaniées ainsi que les cadres qui entourent les cartes mêmes. L'édition de 1545 contient, en plus des 48 cartes d'origine, 6 nouvelles cartes. La carte du monde ici exposée, a été aussi publiée quatre fois en 1544, 1545, 1546, 1548 dans la Cosmographie de Münster. Dans la cinquième édition de ce dernier ouvrage, 1550, la carte du monde sera publiée d'après un nouveau bloc de gravure sur bois. On peut reconnaître cette nouvelle carte grâce à certaines caractéristiques : 1 - les noms des allégories des vents sont inscrits dans des étendards ; 2 - les allégories des vents d'Est et d'Ouest sont à l'extérieur du cadre même et non à l'intérieur comme dans les éditions précédentes ; 3 - dans le coin inférieur gauche, on trouve la signature DK, les initiales du graveur David Kandel (1524-1596). Cette deuxième version de la carte du monde de Münster sera publiée entre 1550 et 1578 dans 18 éditions successives de la Cosmographie. Elle sera également publiée en 1571 à Bâle dans le Rerum geographicarum ... de Strabon (ca 58 avant J.-C.-ca 25 après J.-C.). Dans la même année de la dernière édition de la Geographia, 1552, Münster mourut de la peste.

Bibliographie


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