Philippe Vandermaelen, Mercator de la jeune Belgique

05/12/2016

En 1827, un jeune et riche commerçant de Bruxelles, dévoré de curiosité géographique, publie un Atlas universel époustouflant d’ambition, de hardiesse et d’innovation. Philippe Vander­maelen devient d’emblée – lui l’autodidacte – un des grands cartographes de son temps. Il fonde dans la foulée, à la veille de l’Indépendance belge, l’Etablissement géographique de Bruxelles, un complexe scientifique et culturel étonnamment riche et diversifié, sans pareil en Europe, qui attirera des spécia­listes du monde entier. Il y développe toutes les branches des sciences naturelles et des sciences sociales que son jeune pays, novice et désargenté, ne pouvait encore organiser : géo­graphie, botanique, zoologie, anatomie, statistique, ethnographie, chimie, physique, géologie, expéditions outre-mer…

L’Etablis­sement Vandermaelen centralisera la plupart des initiatives et des sujets de recherche. Il formera aussi un grand nombre de jeunes gens choisis en fonction de leurs mérites et non de leurs origines. Mais, avant tout, Philippe Vandermaelen sera durant plusieurs décennies le cartographe quasiment officiel d’une nation naissante qui n’avait pas les moyens de mettre en action le Dépôt de la Guerre qu’elle avait institué pour construire sa carte topographique. Il sera aussi le cartographe de l’expansion économique et de la révolution industrielle, en Belgique mais aussi à l’étranger. Tous nos Ministères et nos administrations eurent recours à ses cartes, tandis que l’indus­trie y trouva en abondance les instruments et les illustrations de sa prospérité. Divers Etats, parfois très lointains, s’inspirèrent également de ses réalisations.

Google de papier

Simultanément au développement des grands moteurs de recherche sur Internet, on redécouvrit en 1998, avec la réouverture du Mundaneum à Mons, Paul Otlet (1868-1944), « l’homme qui voulait classer le monde ». Celui-ci tenta de centraliser l’ensemble du savoir mondial et surtout de cataloguer intégralement la production bibliographique de tous les temps, de tous les lieux, sur toutes les matières. Faute de moyens techniques à la hauteur de ses ambitions, son Google de papier tomba dans l’oubli.

Très vite, Google, dans son ambition d’organiser l’information à l’échelle mondiale et de la rendre universellement accessible et utile, s’est attaqué à l’information géographique, lançant son service Google Maps dès 2004. Mais ici encore, un précurseur bruxellois, largement oublié depuis, avait ouvert la voie. C’est à Bruxelles que Philippe Vandermaelen (1795-1869) publia dès 1825 son Atlas universel, le premier à représenter la Terre à une échelle uniforme et exceptionnellement grande. Et, dès la naissance de la Belgique, il procura au pays, sans réels appuis officiels, une cartographie complète, précise et fiable, en phase avec les besoins d’une économie en plein décollage industriel.

Réalisation inédite en Europe

Il réalisa tout cela depuis Molenbeek et son Etablissement géographique de Bruxelles, une réalisation tout à fait inédite en Europe, invraisemblable de la part d’un particulier. Vandermaelen y réalisait non seulement ses cartes et atlas mais aussi, avant même la fondation de l’Université de Bruxelles, de la Bibliothèque royale et des grands musées, y mettait à disposition un enseignement, des collections scientifiques, une bibliothèque exceptionnelle et plusieurs laboratoires.

En 1880, à la liquidation des collections de l’Etablissement Géographique, la presque totalité de la production et des collections cartographiques de Vandermaelen aboutit à la Bibliothèque royale de Belgique. L’abondance de cet arrivage dépassait de loin les moyens d’inventaire, de catalogage et de conservation de l’institution, si bien que le tout fut entreposé dans les réserves en attendant des jours meilleurs. Ce n’est qu’au milieu du 20ème siècle que le conservateur de la section des Cartes & Plans découvre l’importance exceptionnelle de ce fonds et décide de réhabiliter le cartographe oublié. Mais il fallut encore attendre 1990 pour que des moyens soient dégagés en vue d’entreprendre l’inventaire systématique de ces collections.

25 années d’inventaire

Dans Philippe Vandermaelen, Mercator de la jeune Belgique. Histoire de l’Établissement géographique de Bruxelles et de son fondateur, Marguerite Silvestre, historienne, actuelle conservateur de la section des Cartes & Plans de la Bibliothèque royale de Belgique, nous présente une synthèse de vingt-cinq années d’inventaire et de recherches au sein du fonds Vandermaelen. Notons que le numéro 106 de Brussels Studies nous livre en ligne les conclusions de cet ouvrage.

L’ouvrage restitue la vie du géographe visionnaire, dans un cheminement chronologique où l’axe principal est sa production cartographique (méthodologie, collaborations, levés, nivellements, gestion commerciale, etc.) pour aboutir à un passage de témoin au Dépôt de la Guerre, futur Institut géographique national. Il ouvre aussi, dans une démarche transversale, les portes des différentes créations institutionnelles de Vandermaelen : le centre de documentation, la galerie d’histoire naturelle, l’école de lithographie, l’École Normale, le musée ethnographique et l’organisation d’expéditions scientifiques.

Homme universel

Lorsqu’il a fondé son Etablissement Géographique, Philippe Vandermaelen était un homme universel. C’était une époque, héritière des encyclopédistes, où l’ensemble des connaissances humaines semblait encore maîtrisable par un seul cercle de savants, une institution unique, voire un seul homme. Mais bientôt la mutation de la société, les progrès scientifiques et technologiques, le développement exponentiel des connaissances firent éclater la science universelle, provoquant la diversification et la spécialisation des savoirs. Vandermaelen a vécu cette mutation.

Avec les grands moteurs de recherche mais aussi Wikipedia, l’encyclopédie libre collaborative, ou encore OpenStreetMap, qui vise à produire une cartographie libre de droit (elle aussi depuis 2004…), l’ambition de Philippe Vandermaelen et, plus tard, de Paul Otlet est-elle en passe de se concrétiser ?

 

Brussels Studies a publié le 14 novembre 2016 un article de Marguerite Silvestre : Vandermaelen, Mercator de la jeune Belgique. Le livre a été présenté présenté au Palais de Charles de Lorraine.

Lisez l'article sur www.brusselsstudies.be

Le livre est disponible dans le shop