blinde kaart van Oekraïne

L’histoire géopolitique de l’Ukraine à travers 10 cartes

En ce moment, la guerre fait rage en Ukraine. Afin de mieux comprendre l’actualité et ses enjeux, il est toujours utile de jeter un œil sur le passé. C’est pourquoi KBR a sélectionné une série de cartes anciennes issues de sa collection qui mettent en relief certains aspects de l’histoire de ce pays. L’Ukraine peut notamment être considérée comme une zone frontalière, un « borderland » 1. Étymologiquement, le nom même d’Ukraine dériverait d’un ancien mot slave signifiant « frontière ». Grâce aux cartes, nous pouvons observer ce que cela signifie concrètement.

Chaque semaine, nous ajouterons une carte. Les documents sélectionnés ne suivent pas une chronologie précise. Nous vous invitons également à les examiner avec un regard critique. En effet, les cartes ne sont pas toujours objectives, elles ont parfois des visées politiques et peuvent donner une image déformée de la réalité. Elles sont donc également une bonne matière à réflexion.

6. Carte des postes de l’empire de Russie (1878)

Cette carte montre la répartition et les distances qui séparent les relais de poste dans l’Empire russe. À cette époque, le courrier était livré à cheval. Monture et cavalier devaient être remplacés à intervalles réguliers, ce qui explique le grand nombre de relais. L’Empire russe, dans le dernier quart du XIXe siècle, comprenait, en plus de la Russie, l’Ukraine actuelle et la Moldavie, l’Arménie, la Géorgie et l’Azerbaïdjan au sud, la Finlande, les États baltes et une partie de la Pologne actuelle, notamment le Royaume du Congrès, créé à Vienne en 1815, au nord.

La carte est intéressante car elle montre les frontières de l’Empire russe après la guerre russo-ottomane (1877-1878). Ainsi, les provinces de Kars et Batum dans le Caucase se trouvent à l’intérieur des frontières de l’Empire russe tout comme la région du Boudjak (aujourd’hui divisée entre l’Ukraine et la Moldavie). Batum et la région du Boudjak sont dotées de nombreux relais de poste, ce qui n’est pas le cas de Kars.

En outre, nous voyons les frontières des pays voisins à l’ouest de l’Empire russe telles que fixées lors du Congrès de Berlin (13 juin-13 juillet 1878). Ce congrès venait modifier le traité de paix de San Stefano entre Russes et Ottomans signé à peine trois mois plus tôt. Il avait été convoqué pour apaiser les tensions entre l’Empire russe d’une part, l’Autriche-Hongrie et le Royaume-Uni d’autre part, ces puissances étant engagées dans une lutte pour le pouvoir dans les Balkans et la Méditerranée. Il venait, une nouvelle fois, modifier les frontières et instituer une principauté bulgare indépendante à laquelle appartenait également la Roumélie orientale.

Sur la carte, les nouvelles limites sont indiquées par une ligne pointillée. On distingue, du nord au sud successivement la Roumanie avec à l’est de celle-ci, bordant la mer Noire, la région de Dobroudja (aujourd’hui en partie roumaine, en partie bulgare), la Bulgarie, l’est de la Roumanie et l’Empire ottoman. La Bulgarie perdait la Roumélie orientale, restituée à l’Empire ottoman, l’Autriche-Hongrie obtenait la Bosnie, le Royaume-Uni, Chypre. Les Russes recevaient le Caucase en compensation.

Alexeï Afinoguenovitch Iline (1832-1889) était un officier russe et éditeur de cartes. En 1859, il fonde à Saint-Pétersbourg avec son collègue Vladmir Poltoratsky (1830-1886) la firme « chromolithographie de Poltoratsky, Ilyin and Co. ». À partir de 1864, lorsque Poltoratsky quitte la ville, l’entreprise change de nom et devient « Établissement cartographique d’A. Ilyin ». Tout au long de sa vie, Iline a été le cartographe du dépôt topographique militaire de Saint-Pétersbourg. Après sa mort, l’entreprise a été dirigée par ses fils et en 1918, elle a été nationalisée. L’entreprise, qui a édité d’autres publications en plus des cartes, y compris de nombreux manuels scolaires, a été un acteur important dans les grandes réformes mises en œuvre par le tsar Alexandre II dans les années 1860-1870 en vue de faire de l’Empire russe une superpuissance européenne moderne.

Sources

  • S. Seegel, Mapping Europe’s Borderlands. Russian Cartography in the Age of Empire, Chicago-London, 2012.


5. “Le royaume de Pologne comprenant les Etats de Pologne et de Lithuanie, divisez en provinces, et subdivisez en palatinats

Jean-Baptiste Nolin (vers 1657-1708) est un graveur français qui, grâce à sa collaboration avec Vincenzo Coronelli, finit par éditer lui-même des cartes. Cette carte de l’Union de Pologne-Lituanie remonte à la période de collaboration de Nolin avec le cartographe et fabricant de globes italien. Elle sera réimprimée jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

Sur le document, nous remarquons que les voïvodies de Kiev et de Bratslav, et la partie orientale de la Lituanie, forment ensemble « la Petite Russie ». C’est le nom qui était alors utilisé dans l’Empire russe pour désigner la partie nord de l’Ukraine actuelle. Le nom trouve son origine dans celui que les Byzantins ont donné à cette région dans le cadre de l’organisation de l’Église orthodoxe. Il est dérivé du terme Rus, qui fait référence à l’ancienne principauté médiévale de Kiev : la Ruthénie.

L’Union de Pologne-Lituanie est le résultat de la transformation de l’union personnelle des deux entités politiques en un seul État par l’Union de Lublin en 1569. L’Union est restée un acteur européen majeur jusqu’en 1795, lorsque la Pologne fut divisée entre la Prusse, l’Autriche et la Russie. L’État multiethnique et multireligieux a évolué d’une grande tolérance et d’une culture dynamique vers une pression toujours plus forte de la partie catholique de la population.

La carte est fondée, entre autres, sur les travaux de Szymon Starowolski et Christoph Hartknoch. Starowolski, en latin Starovolscius (1588 -1656), était un polygraphe et historien connu de l’Union de Pologne-Lituanie. Il a publié la plupart de ses livres en latin. Catholique convaincu – il finira par être ordonné prêtre – Starowolski était le porte-parole de l’intolérance religieuse croissante dans son pays. Christoph Hartknoch (1644-1687), originaire de Prusse, était protestant. Il était un historien connu de l’Union de Pologne-Lituanie. Son travail historiographique a été (et l’est toujours) une source importante pour l’histoire de la Prusse, de la Poméranie, de la Basse-Lituanie, de la Courlande et de la Pologne.

En haut à gauche, la carte donne la division administrative et religieuse (catholique) du royaume polonais et du grand-duché de Lituanie selon Jean-Nicolas de Tralage, sieur de Tillemon. De Tralage (1640-1720) était un géographe, cartographe et historien, ainsi qu’un important collectionneur d’estampes.

Sources

  • Starovolsci Respublica Polonica, duobus libris illustrata: qvorum prior, historiæ Polonicæ memorabiliora …, posterior vero jus publicum Reipublicæ Polonicæ, Lithvanicæ … comprehendit. His adjecta est dissertatio historica De originibus Pomeranicis (1678) [via Google Books]


4. Theatrum belli Russorum victoriis illustratum […]

Tobias Conrad Lotter (1717-1777) d’Augsbourg est l’éditeur de cette carte de la région ukrainienne dont cette édition est datée après 1757. Le titre nous enseigne qu’il s’agit d’une représentation précise des régions turques et tatares entre le Dniestr et le Danube ainsi qu’en Crimée. Cette zone serait, toujours selon le titre, le théâtre de la « guerre gagnée par les Russes ».

En examinant attentivement la carte, nous voyons une image légèrement différente. Le document se concentre sur la région autour de Kiev, Bratslav et la Crimée. La coloration nous donne la classification politique à propos de la zone de guerre. Kiev et la rive gauche de l’Ukraine, toutes deux russes depuis 1668, sont colorées dans la même teinte jaune citron, à l’exception de la région de Lubny. La voïvodie de Bratslav, qui fait alors toujours partie de l’Union de Pologne-Lituanie, a aussi cette couleur jaune, de même que la Sitch zaporogue, l’État semi-autonome des Cosaques dans le centre et l’est de l’Ukraine. Ces régions forment comme une alliance polono-russe contre les Tatars qui peuplent la région à l’embouchure du Dniestr et à l’est du Dniepr – Tartaria oczacoviensis en vert et Tartaria Minor en rose.

Les Tatars sont également présents dans les deux cartouches. En bas à droite, nous voyons un Tatar armé à côté d’un soldat turc. En haut à gauche, les Tatars sont les prisonniers d’un guerrier déguisé en Romain. Dans ce cartouche se trouve aussi Dame Justice, comme pour légitimer la guerre. Son pied maintient les chaînes de l’un des Tatars capturés. Derrière elle, se tient la Renommée.

Mais quelles sont les victoires russes mentionnées dans le titre ? C’est une allusion à la prise de la Crimée dans le contexte de la guerre russo-turque de 1735-1739. La Russie voulait alors forcer un passage vers la mer Noire et mettre fin aux pillages perpétrés par les Tatars de Crimée soutenus par l’Empire ottoman. Ceci explique pourquoi les Tatars et les Turcs sont ici traités de la même façon.

La plaque que Lotter utilise pour imprimer cette carte, provient de son beau-père Matthäus Seutter, qui l’avait gravée pour son Atlas novus de 1739.

Sources


3. “Amplissima Ucraniae regio, palatinatus Kioviensem et Braclaviensem complectens […]”

Tobias Conrad Lotter (1717-1777) d’Augsbourg, gendre de l’imprimeur et éditeur Matthäus Seutter (1678-1757), imprima cette carte de la région ukrainienne vers 1757. Comme le titre nous l’enseigne, la carte donne une image de la situation géopolitique de l’époque :

Amplissima Ucraniae regio, palatinatus Kioviensem et Braclaviensem complectens, adiacentibus provinciis iuxta recentissimam designationem aeri incisa

[La vaste région de l’Ukraine avec les voïvodies de Kiev et Braclaw et les zones adjacentes, gravées en cuivre selon les indications les plus récentes]

L’Ukraine est ici la région qui comprend les voïvodies de Kiev et de Braclaw. Une voïvodie est une division administrative polonaise typique, initialement gouvernée par un woiwode ou commandant de l’armée. En ce sens, il est comparable à ce que nous appelons un duché. Le terme est ici traduit en latin par palatinatus.

Les deux voïvodies faisaient partie de l’Union de Pologne-Lituanie de 1569 (l’Union de Lublin) jusqu’à 1793, même si Kiev et la rive gauche de l’Ukraine (la partie de l’Ukraine à l’est du Dniepr) ont été cédées à la Russie en 1668 en vertu du traité d’Andrusovo (1667). Avant cela, elles faisaient partie du Grand-Duché de Lituanie. La voïvodie de Braclaw, également appelée Podolie ukrainienne, ainsi que celle de Podole, formaient la province historique de Podolie. À la fin du XVIIIe siècle, avec le traité de partage de la Pologne en 1793, les deux seront intégrés dans l’Empire russe.

La décoration des cartouches (les cadres contenant le titre et les informations pratiques et techniques de la carte) fait référence au caractère agricole de la région, encore connue aujourd’hui comme grenier des pays environnants.

Sources


2. “Ukraine und Kaukasien 1918”

Cette carte de 1918 montre l’unité linguistique et donc culturelle de la jeune République d’Ukraine.

La carte donne un aperçu des langues parlées dans la région de la mer Noire et indique également les nouvelles frontières entre les différents pays de la région comme convenu par les signataires du traité de Brest-Litovsk. Ce traité est signé le 3 mars 1918, quelques mois avant la fin de la Première Guerre mondiale, par la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR) d’une part, et les Empires centraux (l’Empire allemand, l’Autriche-Hongrie, la Bulgarie et l’Empire ottoman) d’autre part. La signature du traité marque la fin de la participation de la République soviétique à la guerre. Léon Trotski, qui négocie au nom de la RSFSR, a reçu l’ordre de Lénine de céder aux demandes de l’Allemagne dans tous les domaines. Lénine voulait en effet mettre fin le plus tôt possible à l’implication russe dans le conflit et sécuriser la révolution socialiste.

Selon les dispositions finales du traité, la République soviétique cède de vastes territoires ainsi que des ressources essentielles à l’Allemagne, qui est désormais protégée à l’est par une chaîne d’États satellites : les États baltes, la Finlande, la Pologne et l’Ukraine. Cette dernière s’est séparée de la RSFSR à la fin du mois de janvier 1918. Le traité de Brest-Litovsk fait perdre à la Russie 34% de sa population (soit 55 millions de personnes), 32% de ses terres agricoles, 54% des entreprises industrielles et 89% des mines de charbon. Pour l’Allemagne, le traité marque la fin de la guerre sur deux fronts, ce qui lui permet de déployer encore la même année son offensive contre les Alliés occidentaux. Après la Première Guerre mondiale, le traité de Versailles (1919) annulera celui de Brest-Litovsk mais la plupart des nouveaux États créés continueront d’exister.

L’auteur de la carte, Julius Iwan Kettler (Osnabrück 1852 – Berlin 1921), était statisticien, géographe et cartographe. Au XIXe siècle, il était affilié au Geographisches Institut de Weimar. Il a dessiné d’autres cartes de guerre pour l’éditeur allemand Flemming établi à Glogau (aujourd’hui située en Pologne).

Sources


1. “Taurica Chersonesus nostra aetate Przecopsca et Gazara dicitur”

Gérard Mercator (1512-1594) est surtout connu pour son atlas, d’où provient d’ailleurs cette carte. Le toponyme Taurica Chersonesus fait référence à la colonie grecque de Chersonèse (« péninsule » en grec ancien) située en Tauride, qui correspond aujourd’hui à la Crimée. La région continentale qui borde la péninsule porte ici le même nom. En outre, le nom de lieu Tartaria Przecopensis est également utilisé. Celui-ci fait référence à la ville de Perecope, située à l’extrême nord de la Crimée, là où la péninsule rejoint le continent. Cette bande de terre, seul accès à la péninsule, est un lieu stratégique. Fortifié par les Grecs et les Tatars, il deviendra une colonie génoise au XVe siècle.

Aux XVe et XVIe siècles, la présence importante de marchands italiens dans la région explique les nombreux toponymes italiens indiqués sur la carte, dont le plus frappant est sans doute celui donné à la mer d’Azov : Mare delle zabache. Il s’agirait de la déformation du nom Sivaschi, aujourd’hui Sivash, donné à un lac situé au nord-est de la Crimée, non loin de Perecope et également présent sur la carte. En 1783, Perecope et le reste de la Crimée deviennent russes. Au milieu du XIXe siècle, la région fut le théâtre d’une guerre opposant la Russie à l’Empire Ottoman, la France, l’Angleterre et la Sardaigne. Malgré sa défaite, la Russie conservera la main sur la région. En 1954, la Crimée est rattachée à l’Ukraine puis, en 2014, réintègre la Russie.

Le nom Tartaria fait référence à l’ancien empire tatare de la Horde d’or auquel cette région appartient à la fin du Moyen Âge. Peuplé par les Mongols et les Turcs, il est plus connu dans l’historiographie comme étant le Khanat de Crimée. Au dos de cette carte, Mercator évoque d’ailleurs cette partie de l’histoire de la région (récente, à son époque).

Le nom de Kiev est facilement reconnaissable dans le toponyme de Kioff que l’on retrouve sur la carte. La ville appartient alors toujours à la Lituanie. La région, située de l’autre côté du Dniepr, est quant à elle déjà rattachée à la Russie. La Podolie, située entre le Dniestr (Tyras) et la Proue sud (Bog sur la carte, dans le prolongement de Sinyuka/Szinouoda), est aujourd’hui en grande partie ukrainienne alors qu’à cette époque il s’agit d’une région indépendante. Au XIVe siècle, elle est conquise par la Lituanie, sur la Horde d’Or, et depuis 1569 (Union de Lublin), fait partie de l’Union de Pologne-Lituanie.

La carte, publiée pour la première fois en 1595, connaîtra plusieurs éditions et sera « modernisée » dans les années 1630 sans que le contenu géographique ne soit modifié. Elle sera copiée par l’éditeur amstellodamois Willem Janszoon Blaeu (1571-1638) (KBR, IV 15.669 (16) D) mais avec une frontière plus à l’est pour la Lituanie. Ce glissement territorial de la frontière vers l’est peut en partie s’expliquer par la représentation fortement modifiée du cours du Dniepr.

Sources

  • Le cartographe Gérard Mercator 1512-1594, Bruxelles, Bibliothèque royale Albert Ier, 1994 [notice du catalogue]
  • P. van Gestel et alii, Maps in Books of Russia and Polen Published in the Netherlands to 1800, Houten, Hes & De Graaf, 2011


Des questions ?

Vous avez une question ou un commentaire au sujet de ces cartes ? N’hésitez pas à contacter l’équipe des Cartes et Plans via zncebbz@xoe.or.


1 S. Seegel, Mapping Europe’s Borderlands. Russian Cartography in the Age of Empire, Chicago-London, 2012.